Le bal de Lisette

 

            Chaque année, le roi et la reine du royaume organisaient un grand bal dans leur château où tous  les enfants du royaume, des plus riches aux plus pauvres, étaient conviés. C'était un jour de liesse, où enfants et parents mangeaient les meilleurs mets. De bons poulets frits, des gâteaux, des glaces, des biscuits recouverts de chocolat fondant, des coulis de fruits, des dizaines et des dizaines de desserts de toutes les couleurs et de toutes les saveurs imaginables. Les rires emplissaient le château en cette  journée unique où le couple royal se montrait à son peuple.

            Auparavant, la reine Mathilde et le roi Arthur étaient souriants et organisaient de nombreuses fêtes. Mais depuis la disparition soudaine de leur petite Lisette, qui avait été enlevée par des bandits alors qu'elle n'était encore qu'un bébé, le roi et la reine ne souriaient plus. Le grand bal était la seule journée de joie et d'espoir de revoir leur petite fille, organisé le jour de son anniversaire.

 

            Ils avaient raison de ne pas perdre espoir. La petite princesse vivait non loin du château, dans une grande maison où une vieille dame s'occupait d'orphelins. Elle ignorait tout de son passé. Les bandits qui l'avaient enlevée s'étaient fait arrêter loin du palais, si bien que l'avis de recherche de la princesse ne parvint pas aux oreilles des marchands qui avaient fait fuir les brigands et sauvé la jeune enfant. Ils la confièrent à une vieille dame, réputée pour sa gentillesse et sa douceur. La vieille dame se demandait comment nommer cette petite tombée du ciel. Ce fut au moment de la changer qu'elle se rendit compte que le nom, "Lisette", brodé de fils d'or, ornait les langes de l'enfant.

 

            Lisette grandit avec d'autres enfants, qu'elle considérait comme ses frères et soeurs. Intrépide, elle les menait dans les aventures les plus folles, courait dans toute la maison malgré les mises en garde de celle qu'elle aimait appeler "Grand-mère". Entourée de tout cet amour, la petite  ne connut pas la tristesse.

            Tout ce petit monde vivait en lisière d'une forêt, loin de la capitale. Le roi et la reine ne pouvaient savoir qu'une petite fille répondant à la description de la princesse avait été retrouvée.

            Un beau jour, un des marchands qui l'avait sauvée revint voir la vieille dame. Un grand bal était organisé : ce serait bien dommage de priver les enfants de cette merveilleuse occasion de s'amuser et de porter leurs plus beaux habits ! L'espiègle Lisette se cacha près du grand coffre de la cuisine pour mieux écouter la conversation des adultes, et quand elle apprit qu'elle pourrait assister au bal, elle se précipita dans les jupes de la vieille dame pour la supplier d'accepter. Grand-mère n'aimait pas les voyages. Son dos serait plus douloureux qu'à l'accoutumée, et ses jambes lui feraient mal. Mais que ne ferait-elle pas pour faire sourire ses enfants ? Lisette et ses amis iraient donc au bal ! Les cinq enfants qui espionnaient aussi, du haut de l'escalier, accoururent et se jetèrent sur elle pour la couvrir de baisers. Puis ils entamèrent une ronde autour d'elle tout en chantant une  chanson qu'elle leur avait apprise. Ils tournaient si vite qu'elle s'en trouva étourdie ! Aller dans le château du roi et de la reine, n'était-ce pas un conte de fées ?

            Mais que porter ? Les petites filles demandèrent à Grand-mère de leur confectionner une jolie robe, mais elle ne pouvait exaucer leur souhait. Elle n'avait pas les moyens de leur faire de nouveaux vêtements.

            Lisette, la plus jeune mais aussi la plus sage, dit à sa tutrice :

  Je n'en ai pas envie. Je préfère y aller avec ma robe de tous les jours. Je ne veux pas que Marion,  Jeannette et les autres soient tristes.

            La vieille dame en resta muette. Une enfant si jeune sacrifiant son plaisir pour celui de ses amis ! Du plus profond de son coeur, elle souhaita que sa bonté soit récompensée.

            En secret, la petite princesse espérait qu'à la capitale, elle pourrait rencontrer sa mère et son père. Elle gardait précieusement le linge brodé à son nom contre son coeur. Peut-être la mènerait-il à ses parents?

 

            Le grand jour arriva enfin. Grand-mère mena la charette pleine de foin et d'enfants jusqu'à la ville. Il fallait plus d'une demi-journée pour faire le voyage. Lisette fit tomber de nombreuses mottes de foin au plus grand plaisir de ses frères et soeurs. C'était la première fois que les enfants partaient si loin, et tous étaient très impatients de montrer leurs beaux habits. Mais il faudrait faire attention à ne pas les tacher, grand-mère avait bien insisté. Ils étaient si beaux à voir, et même Lisette, dans sa robe bleue usée, rayonnait de bonheur.

 

            Après de longues heures, la grande cité apparut. Elle était vraiment énorme. Au bas mot, il y avait un millier de chaumières ! Toutes ces odeurs, cette agitation : ils étaient bien arrivés à destination. Le château se profila au loin. Il était si haut et si grand ! Jamais les enfants n'en avaient vu de tel. Tout le monde était émerveillé devant tant de beauté. Les gardes avaient revêtu leurs plus beaux uniformes, et le drapeau du royaume, une plume blanche sur fond d'or, flottait au vent avec majesté. Lisette fut saisie devant tant de magnificence. Mais quelque chose vint titiller son nez et raviva sa curiosité : une délicieuse odeur de chocolat flottait dans l'air. Ni une ni deux, elle faussa compagnie à Grand-mère pour trouver la source de ce parfum.

            Elle se fraya un chemin parmi les centaines d'enfants qui emplissaient les couloirs et finit par trouver les cuisines. Il y avait tout ce dont elle aurait pu rêver. Dès qu'elle aperçut les cuisiniers, elle  se précipita sous un chariot. Il n'était pas question qu'elle sorte de la cuisine sans avoir pu gouter à quoi que ce soit ! Elle se trouva nez à nez avec une tarte aux framboises. Cachée par la nappe dressée sur le chariot, elle l'engloutit en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Hélas, sa robe était pleine de jus de framboise, tout comme ses mains. Grand-mère ne serait pas contente... mais  cette tarte méritait bien une petite réprimande.

            Tout à coup, le chariot se mit à bouger. Lisette commença à avoir peur. Et si on l'attrapait pour la mettre au cachot ? Elle s'était introduite sans permission dans les cuisines, avait dérobé de la nourriture et s'était barbouillée de framboise. Dans cet état, elle avait l'air encore plus coupable... Elle voulut sortir quand le chariot s'arrêta. Lisette se hasarda à jeter un coup d'oeil à l'extérieur.

            La salle de bal...Cette pièce immense pouvait contenir des milliers de personnes. Lisette pouvait voir des centaines de services différents, des plats en argent, en or, la plus belle porcelaine venue du lointain Orient. Le roi et la reine se tenaient à quelques mètres d'elle, assis sur leur trône. Les gardes appelèrent au silence en sonnant dans leur trompette. Le roi se leva.

Mes enfants, vous êtes les bienvenus ! Remplissez cette vaste pièce de vos rires et de vos jeux. Ce château vous appartient aujourd'hui !

            Les enfants remercièrent le roi dans une agréable cacophonie. Les musiciens commencèrent à jouer leurs airs les plus enjoués. C'était la fête.

            Lisette pleurait sous la grande nappe blanche. Elle ne retrouverait jamais grand-mère ni ses amis dans un tel tumulte. Elle sortit son mouchoir, et son coeur se serra davantage quand elle pensa à ses parents.

            La reine entendit ses pleurs. Elle souleva délicatement le tissu pour découvrir la petite fille qui s'y cachait. Elles avaient les mêmes yeux, d'un beau bleu pâle.

  T'es-tu perdue, jeune demoiselle ? La reine avait une voix si douce, douce comme une berçeuse.

         Elle l'invita à sortir en la prenant par la main. Le roi vint à sa rencontre avec un large sourire. Lorsque son regard rencontra les grands yeux de Lisette, il fut saisi d'une étrange sensation. Elle ressemblait tant à la reine ! Se pourrait-il que cette enfant soit leur petite fille, depuis longtemps disparue ? Lisette fit une large et belle révérence. Pas question d'oublier ses bonnes manières, surtout en face du roi et de la reine. Son mouchoir tomba au sol. Le roi s'apprêtait à le lui rendre quand il découvrit des broderies qui lui étaient familières.

  Cette broderie, mon enfant... D'où viens-tu? Où as-tu trouvé ce linge ? Mon épouse la reine l'avait confectionné il y a bien longtemps pour notre douce enfant.

  C'est mon mouchoir, majesté. Grand-mère m'a dit que ce linge m'enveloppait lorsque l'on m'a trouvée encore bébé. J'espérais pouvoir trouver mes parents en venant au château, mais il y a trop de monde.

            Lisette se retint pour ne pas se remettre à pleurer. Le roi Arthur la prit contre lui et lui murmura à l'oreille que tout était fini. La reine se joignit à l'étreinte. A cet instant, il n'y avait plus ni roi ni reine, mais simplement une mère et un père émus d'avoir retrouvé leur seul et unique joyau : la petite  Lisette.

 

            Après d'émouvantes retrouvailles, Lisette, entourée de ses parents, partit à la recherche de Grand-mère et des autres enfants. Grand-mère s'inclina mais la reine la fit relever.  L'âme dévouée qui avait pris soin de leur précieuse enfant méritait tous les égards. Le roi et la reine lui seraient éternellement reconnaissants d'avoir permis à leur fille d'être  heureuse, malgré tout. La vieille dame et les enfants vivraient auprès d'eux, au château, et l'on prendrait grand soin de tous.

            Cette journée fut la plus heureuse de toute l'histoire du royaume. C'était le bal de Lisette, organisé pour l'anniversaire de la princesse. Un mois de fête et de délices furent célébrés.  Lisette réalisait enfin son rêve: le roi et la reine, ses parents, lui tenaient la main. La reine avait elle-même confectionné la robe que portait la princesse le dernier jour des festivités : cousu de fils d'or et d'argent, elle reflétait les couleurs de l'arc-en-ciel.

            C'est ainsi que la princesse Lisette grandit, dans l'amour et la joie, entourée de toute de sa famille.

 

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