L'ennui de la princesse Jade.
- Je m'ennuie ! Que l'on fasse préparer mon poney, je veux aller jusqu'au lac. Maintenant !
- Bien princesse, comme il vous plaira, répondirent en cœur la nounou et les servantes.
La jeune princesse Jade n'était pas vraiment une petite princesse parfaite. Ses fréquentes colères étaient redoutées dans tout le palais. L'empereur et l'impératrice n'avaient que peu de temps à lui accorder, les affaires de l'Empire les tenant loin de leur fille la plupart du temps. Jade ne voyait presque plus ses parents, et malgré la présence de nombreuses dames de compagnie et de petites filles de son âge, elle se sentait bien seule. Elle avait bien un petit frère, Tao, mais celui-ci n'avait que quelques mois, et il ne l'amusait pas du tout.
Outre son mauvais caractère, la princesse avait un autre défaut. Aucune distraction ne l'intéressait. Ni les tours de poney dans le jardin, ni les fêtes somptueuses organisées en son honneur ne lui donnaient le sourire. Mais un jour, sa maman eut l'ingénieuse idée de lancer un grand concours, à travers toute la Chine. Celui qui réussirait à amuser la princesse serait couvert d'or et de diamants. Des milliers d'hommes et de femmes accoururent des quatre coins de l'empire. Certains avec un réel talent, d'autres pour l'importante somme d'argent à la clé.
Parmi toutes ces personnes, les ministres de l'empereur sélectionnèrent cinq concurrents.
Les astrologues discutèrent longuement pour choisir une date propice au concours, un jour néfaste et tous leurs efforts seraient réduits à néant. Autrefois, un empereur avait osé organiser son calendrier sans tenir compte des avertissements des astres. Il paya cet affront en subissant une année de pluie, toutes les récoltes furent saccagées, le peuple fut très mécontent et l'empereur envoyé en prison.
Le premier jour du printemps promettait d'être la date où la chance de Jade serait au plus haut. Tout le palais était en effervescence. Tous étaient impatients de voir enfin le sourire perdu de la princesse.
Le jour venu, l'empereur et sa femme saluèrent les trois personnes sur qui leur espoir reposait. Ils ne leur cachèrent pas qu'ils étaient bien tristes de ne plus voir leur petite fille courir en riant dans les couloirs, ou chaparder les effets de sa maman pour les essayer toute seule. Non, Jade était désespérément de mauvaise humeur et ne semblait jamais satisfaite.
Pour l'occasion, Jade avait un petit trône entre celui de ses parents. Toute la cour s'inclina devant eux, personne ne se relevant tant que le couple impérial et leurs enfants n'avaient pas pris place sur l'estrade, incrustée de milliers de pierres scintillantes, rubis, émeraudes, aigues-marines ou améthystes.
Jade avait posé son petit coude sur l'accoudoir, la tête avachie contre sa main. Elle paraissait déjà ennuyée. Toute l'assemblée retenait son souffle. Le premier candidat, un jeune tisserand, leur proposait un tour de magie repris dans sa famille depuis des générations. Les tissus qu'il prenait dans sa main gauche ressortaient d'une autre couleur dans sa main droite, bleu, vert, rose. Les tissus volèrent autour du magicien, et pour le final, se volatilisèrent dans un grand cercle de feu, semblable à un dragon. La princesse bailla dans un grand bruit et se fit servir un grand verre de jus d'orange frais, puis, d'un geste de la main, commanda au pauvre homme de se retirer.
Le second candidat était une extraordinaire chanteuse, connue et adulée dans tout le royaume. On l'appelait le rossignol tant sa voix était douce et mélodieuse. Mais la pauvre femme ne put chanter que quelques notes avant de suivre l'infortuné qui l'avait précédé.
Des chuchotements commençaient à monter dans la salle. Pourquoi la princesse n'appréciait-elle rien? Ces personnes étaient pourtant douées, les meilleurs dans leur domaine.
Jade perdit patience. Elle se leva. Tous s'inclinèrent devant elle à nouveau, sauf un, qui se permit de l'interpeller:
- Princesse, je vous prie de bien vouloir porter votre attention sur le tour qui va suivre. Je vous promets que vous ne le regretterez pas, votre majesté.
Quel toupet ! Oser s'adresser à elle directement. Cette audace attisa sa curiosité. Jade l'invita donc à faire ses preuves. Ni une ni deux, les lumières du palais s'éteignirent d'un seul coup, la longue cape de cet homme mystérieux se mit à flotter, emportée par un vent brusque, qui se leva mystérieusement, alors que l'on entendait l'orage gronder. Un éclair frappa et Jade ferma les yeux, priant pour ne pas être là. Elle attendit quelques secondes. Plus aucun bruit... Elle ouvrit un œil, puis deux. Pourquoi était-elle allongée dans un lit, auprès de ses domestiques, alors qu'elle se tenait une seconde auparavant auprès de ses parents ? Et pourquoi portait-elle l'habit des servantes plutôt que ses belles soies? Elle réveilla la femme la plus proche d'elle et indignée, commença à la réprimander.
- Jade, tiens toi tranquille, l'impératrice n'est pas encore réveillée et je compte bien profiter des quelques heures de repos qu'il me reste. Dors maintenant !
- Je suis la princesse Jade, comment oses-tu t'adresser à moi sur ce ton ! Mère te renverra pour ton manque de respect. Mène moi à elle, je te l'ordonne !
- Ne me fais pas rire ! Princesse ? La princesse des cuisines certes, mais tu as autant de sang royal dans les veines que moi, ma petite ! Laisse moi me reposer.
Jade prit peur. Personne ne la reconnaissait. Quel méchant tour ce magicien lui avait-il joué ? Elle se précipita vers les appartements de l'impératrice et tambourina à sa porte. La reine, surnommée « l'éclat du soleil » par ses sujets, ouvrit la porte. Ses long cheveux noir tombaient jusqu'au sol. Elle posa un regard bienveillant sur la petite fille dont les larmes perlaient sur sa joue.
Elle en recueillit une sur le bout de son doigt et effaça les autres avec un coin de tissu de satin rouge, la couleur réservée à la famille impériale.
- Maman ! Jade se jeta contre l'impératrice et serra aussi fort que ses petits bras le pouvaient.
- Ma petite Jade, tu as fait un cauchemar ? Le prince dort, ne le réveille pas. Dis moi ce qui te tracasse.
La petite fille lui expliqua tout, du grand concours à cet instant précis. L'impératrice rit doucement.
- Je t'aime beaucoup, Jade, mais je ne suis pas ta mère, je n'ai qu'un enfant et il est derrière moi. Tu serais heureuse d'avoir un de mes bijoux ?
Elle lui tendit un petit bracelet on or, avec une petite fleur en argent, puis fit appeler sa dame de compagnie pour ramener l'enfant auprès de sa mère. La dame lui reprocha longuement d'avoir dérangé l'impératrice pour un simple caprice. Jade réussit à dégager sa main de la sienne, et courut aussi vite que possible vers sa chambre.
Elle ferma la porte derrière elle. Sa chambre était vide, les volets clos. Une forte odeur de poussière lui chatouilla le nez. Personne ne vivait dans cette pièce depuis longtemps. Ce n'était plus sa chambre. Jade était perdue et se mit à pleurer. A cet instant, l'homme mystérieux réapparut au milieu de la pièce. Il enleva enfin sa grande cape, dont la capuche cachait son visage. C'était un vieux monsieur. Ses yeux étaient doux ; ses traits un peu tirés, mais il ne lui voulait aucun mal, visiblement. Il s'assit près d'elle :
- Excuse-moi princesse, pour cette leçon un peu dure.
- Que se passe-t-il ? Où suis-je ?
- Mais chez toi, princesse. Je n'ai fait que réaliser ton souhait. Ici, tu n'existes pas. Du moins pas en tant que princesse. Je voulais que tu comprennes que tu es une petite princesse très chanceuse, avec des parents qui t'aiment. Tu as tout ce dont une petite fille peut rêver. Mais je sais que cela ne t'intéresse pas.
Jade savait qu'il avait raison. Tout ce qu'elle souhaitait réellement, du fond de son cœur, était que ses parents soient plus présents. Le magicien l'invita à fermer les yeux. Quand elle les rouvrit, elle se trouvait dans sa chambre, dans son vrai lit, avec sa nounou qui dormait près d'elle. Sans un bruit, elle quitta la pièce et rentra dans la chambre de sa mère. Jade sourit quand sa maman l'appela « ma petite fille » et la serra dans ses bras. Elle lui raconta son étrange rêve et elles se mirent à rire. Tao se réveilla et se mit à pleurer. Jade approcha du berceau et lui caressa la joue. Son petit frère se rendormit doucement. Jade avait envie de rire, de sourire, et sa maman était réellement heureuse de la voir ainsi.
L'impératrice parla longuement avec sa fille, et elles se mirent d'accord pour que Jade puisse accompagner ses parents plus souvent. Jade repartit heureuse vers sa chambre. Elle était bien fatiguée... Quel horrible cauchemar ! Pourtant, quelque chose était différent, maintenant. Elle avait compris la leçon de ce rêve. Mais était-ce bien un rêve ? Car un certain bracelet en or ornait toujours son poignet...